Embûches… part.3…

Marietou Dia

Il venait de fêter ses 30 ans, entouré de toute sa famille, amis et quelques partenaires triés sur le volet. L’Alchimie, restaurant en vogue aux Almadies, avait fait salle comble. Les journaux people de la capitale auraient du grain à moudre ce jeudi et il y comptait bien.

Sa réussite devait s’entendre. Et de loin…

Jusqu’à il y a peu, personne n’avait compté sur ses capacités à reprendre la société familiale. Il ne pouvait leur donner tort. Rien de tout ce qui s’y faisait ne l’intéressait. Trop terre à terre à son goût, sans jeu de mots. Pour Abdou NDIAYE, fils de Ibrahima NDIAYE, faire fortune dans le carrelage n’avait rien de reluisant. Son père avait fait un choix. Rien ne disait qu’il devrait suivre. Il aspirait à mieux et avait entamé un sacré virage.

Sauf que Abdou n’avait jamais rien fait de ses dix doigts si ce n’est flamber ce que son père avait gagné à la sueur de son front. Il était né dans l’aisance ou du moins ce que son entourage considérait comme tel. Lui se définissait comme chanceux, à l’aise, rien de plus. Il aurait voulu faire comme tous ses autres copains, fils de… ministres, députés, magnats de l’or et artistes… il aurait voulu rouler en Bentley, partir en week-end à New-York, flamber dans les boîtes de nuit et entendre ses louanges chantées dans toutes les soirées dakaroises ou mieux. Il aurait aimé… Mais il fallait de l’argent pour ça. Beaucoup plus. Et son cher père tenait les cordes. Il était impensable qu’il lui accorde plus de faveurs, considérant déjà son fils aîné irresponsable. N’eût été sa mère, il n’aurait rien eu. Alors Abdou rongeait son frein. Et du lundi au vendredi midi, il jouait le jeu en faisant acte de présence au bureau. Directeur Général Adjoint, ça sonnait bien. Sauf que ce n’était pas le bon secteur d’activité selon lui. Dans l’hôtellerie, la restauration, l’industrie de l’or, le pétrole, les diamants, oui. Le carrelage… misère…

NDIAYE et Fils était l’une des premières sociétés d’import-export de carrelage du pays. Ibrahima NDIAYE avait débuté au marché des Parcelles Assainies, dans une petite boutique de 10M carrés payées difficilement à la fin du mois. Il achetait chez les grossistes du coin et revendait en se faisant une petite marge. Juste de quoi payer les factures mensuelles et voir venir. Il n’avait fait aucune étude mais avait grandi dans un milieu où le commerce était une seconde nature. Sans relâche il acheta pour revendre, sans relâche il chercha de nouvelles opportunités d’affaires en dehors de sa zone géographique. Son sérieux et sa témérité firent qu’il s’allia à des partenaires italiens, refermant définitivement la porte de sa boutique sise aux PA. Il était dans la cour des grands désormais. Un grand bâtiment dans la zone industrielle en était la preuve. Mais cela ne changea rien de ses habitudes. Malgré sa réussite notable, il aimait vivre humblement, avec ses semblables comme il aimait à dire. Frayer avec d’autres milieux sociaux n’était pas dans ses ambitions. Il aimait ce qu’il faisait et y excellait selon toutes vraisemblances. Tout le reste n’était que vanités.

Il avait fallu quinze longues années de dur labeur pour que NDIAYE et Fils s’installe parmi les meilleurs dans ce domaine. Pendant ce temps, Ibrahima s’était marié et avait eu un fils et une fille. L’idée ne lui vint pas d’en changer l’appellation. Il avait un fils. Sa fille ma foi…

Il les inscrivit cependant dans les meilleures écoles de la capitale. Ses lacunes ne seraient pas les leurs. S’il avait su compter sur des prédispositions naturelles, rien ne disait qu’il en serait de même pour sa progéniture. Et de toutes façons, il n’avait pas eu le choix ; sa femme Astou veillait au grain depuis leur modeste maison de la Sicap Liberté 1. Sur ce point il avait tenu bon. Point de Fann résidence ni de Mermoz. Il avait décidé de rester dans cette maison qu’il avait réussi à s’acheter avec ses premières marges en 1958. Il avait été parmi les premiers à prétendre aux projets de la SICAP et malgré ses réticences des débuts, avait finalement apprécié de vivre dans ces nouveaux quartiers peuplés de jeunes fonctionnaires d’après indépendance.

A 56 ans, Ibrahima NDIAYE pouvait considérer qu’il avait bien réussi sa vie. Elle lui semblait bien longue et à raison… Il n’avait que 17 ans quand il avait quitté son terroir natal pour aller à la conquête de Dakar encore sous contrôle colonial comme tout le reste du pays. Il avait tout vécu. La deuxième guerre mondiale même s’il ne s’en souvenait pas du tout, la présence coloniale dont il avait gardé un souvenir amer, l’indépendance et enfin son arrivée dans la capitale. Rien n’avait été simple mais rien n’avait été dur comme on aimait à dire dans son village. Il avait vécu et pleinement. Et aurait pu se poser si ce n’était ce fils qui lui causait du souci. A 25 ans Abdou ne montrait aucune velléité à reprendre le flambeau alors que son médecin traitant lui demandait de ménager son cœur, chose qui le faisait toujours rire. Il n’avait que 56 ans. Un peu diminué physiquement mais toujours capable de gérer ses affaires de main de maître. Son cœur tiendrait encore une décennie le temps pour lui de former Ramatoulaye à son monde. Elle avait encore une année d’étude avant de rentrer de la France. Lui avait tout simplement renoncé à compter sur son aîné.

Ibrahima NDIAYE rentra chez lui ce vendredi en revenant de la mosquée. Il fit honneur au thiebou dieune hebdomadaire, amoureusement concocté par Astou comme tous les vendredis pendant ces 25 dernières années. Sa chaise longue était à sa place habituelle. Il mit son alarme sur 15H30 en se promettant d’appeler sa fille après sa sieste. Il n’avait pas eu de ses nouvelles depuis mercredi. L’alarme retentit un bon moment dans les pièces silencieuses avant que Astou ne s’en rende compte de sa chambre. Elle rit tendrement à la pensée que Pa’Ibeu devait être plus fatigué que d’habitude. Se dirigeant vers le salon où il faisait sa sieste depuis qu’ils avaient acheté cette maison elle s’arrêta à la cuisine pour lui prendre un verre d’eau. A la minute où elle ouvrit la porte de la pièce à vivre elle comprit que quelque chose n’allait pas. Ibrahima NDIAYE, une main posée sur sa poitrine, avait les traits empreints d’une douleur que ses yeux fermés laissaient entrevoir. Pa’Ibeu était parti. Tout seul. Cette pensée ne cesserait de la hanter par la suite.

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