….. Embûches…part 4 ….

Marietou Dia

Abdou fit un discours digne d’un homme accompli. Il ne manqua de remercier son épouse à ses côtés, regretta l’absence de sa mère, fit un signe de tête à sa sœur assise à l’autre table et ne manqua de dire des mots à l’endroit de son père. L’assistance applaudît à rompre. Quelques larmes furent essuyées et la musique reprit de plus belle. De la table voisine il sentait le regard lourd de sa sœur mais choisît de l’ignorer. C’était son heure et rien ni personne ne viendrait la lui gâcher. Pas même cet autre regard qui provenait d’une table du fond de la salle. Celle des quelques employés de NDIAYE ET FILS qu’il avait accepté d’inviter sur conseil de son épouse. Elle avait jugé que ce serait bon pour son image. Il avait dû accepter à contre cœur. S’il avait su, il aurait mieux tenu face à elle. Abdou savait tout le ressentiment qui portait ce regard. Demain il y repenserait. Ce soir était le sien.

Les témoignages se suivaient et se ressemblaient. Abdou NDIAYE était l’altruisme même. Depuis cinq ans qu’il avait pris les rennes de la société, il avait soutenu bien de nouveaux entrepreneurs envers qui les banques avaient été frileuses. Il les avait aidé à se lancer ou à se relever tant bien qu’ils lui étaient tous redevables. Avant eux, avaient tenu à s’exprimer tous ses nouveaux partenaires d’un nouveau genre qui, selon eux, avaient donné un nouvel essor à la compagnie familiale. On y comptait beaucoup de jet-setteurs et homme de la nuit, beaucoup de propriétaires de restaurants et autres acteurs mondains. On ne parlait plus de carrelage. Ou seulement à une table. Mais ceux là n’avaient pas droit à la parole ce soir. De même que Ramatoulaye, triste de ce que son père aurait pensé de tout cet étalage. Elle comprenait le refus de sa maman de se prêter à cette farce. Elle se fit violence et resta là à les écouter. Un coup d’œil vers la table du fonds, lui fit entrevoir le fossé que son frère avait creusé depuis le décès de son père.

Ibrahima NDIAYE avait été de la trempe de ces self-made men qui font le paysage économique sénégalais de ces dernières années. Il était parmi les premiers. Avec très peu de bagage intellectuel, il avait su se frayer un passage vers les sommets d’un modèle économique calqué sur l’occident. Dans le Sénégal d’après indépendance la différence était nettement marquée entre le marché informel et celui institutionnalisé. Lui avait réussi. Conscient de ses lacunes et doté d’une intelligence pratique il avait pris la voie du formel pour donner toutes ses chances à son entreprise. Ceux qui le côtoyaient savaient son attachement aux traditions mais notaient aussi son désir de faire partie des hommes qui bâtiraient cette nouvelle nation avec les acquis de la colonisation. 25 années avaient fallu pour gommer tout aspect informel qui caractérisait son secteur d’activité.

Abdou était en train de faire le chemin inverse et les premiers à le subir étaient ses employés. En quatre ans il leur avait enlevé tous les acquis octroyés par son défunt père sous prétexte de restrictions budgétaires. La société se portait à merveille mais il avait réussi à mettre à la porte tous ceux qui iraient contre ses décisions de sorte qu’il était le seul dont la voix portait. Le Directeur Financier et celui de la gestion du personnel qui avaient servi son père avaient été les premiers à être remerciés . Une enveloppe conséquente et sûrement la perspective peu alléchante de servir sous les ordres de leur ancien collègue les avait décidés à partir sans faire de vagues. Abdou avait alors placé son homme de main, tiré d’une situation professionnelle peu enviable, à un poste combiné. Kader DIOUF répondrait à ses moindres souhaits sous peine de retourner à son ancienne vie. Ce que ce dernier faisait avec un certain plaisir au plus grand désarroi des employés. En 1996, soit quatre ans après le décès soudain du regretté fondateur de NDIAYE ET FILS, cette société venait gonfler la déjà bien longue liste des entreprises qui traitaient leurs employés comme de la chair à canon. Corvéables à merci et sans perspectives enviables, ceux-ci acceptaient tout en voyant de loin leurs employeurs mener grand train. Massamba était venu agrandir cette triste famille. Au bout d’une année, tous les espoirs qu’il avait nourri pendant sa formation avait pris la voie de la déchiqueteuse qu’il manipulait à longueur de journée.

Il rencontra Monsieur DIOUF dans les couloirs de la société. Etonné de l’y voir aussi tard alors qu’il n’était que 18 heures, il s’enquit du pourquoi. Le regard interloqué du premier lui fit comprendre son impudence mais il n’en avait cure au point de frustration où il était. Le Directeur Administratif et Financier hésita puis une lueur de satisfaction emplît ses traits. D’une arrogance non feinte il expliqua au stagiaire dont il ne retenait jamais le nom qu’il était invité à l’anniversaire du grand patron. Ne manquant de lui rappeler qu’ils étaient peu à l’être. De tout le personnel il n’y avait que l’assistante personnelle de Monsieur NDIAYE, le Directeur des achats, la Directrice du Développement et commerciale et non moins sœur du DG, le Directeur Technique et lui qui y étaient conviés. Massamba lui souhaita une bonne soirée en pensant à ce que cette fête avait dû coûter. Son indemnité vint se superposer à cette pensée et le peu de volonté qui lui restait le quitta. Il salua le gardien assis au portail et prit le chemin de l’arrêt de cars rapides le plus proche.

De toute la table du fond seules deux personnes s’amusaient réellement. Assurés d’un honneur reçu les Directeurs financier et technique ne manquaient de montrer leur approbation à tout ce qui se disait ou faisait. La position d’homme de main du premier n’était plus à démontrer. Le Directeur Technique avait, lui, bénéficié du départ solidaire de son prédécesseur du fait du licenciement de ses collègues. Il n’avait pas vécu l’ère pré fils et malgré ce qu’il en avait entendu, était bien content du contrat qu’il avait réussi à négocier. Restaient alors l’assistante personnelle et le Directeur des achats, tous deux anciens employés de la maison. Madame CORREA avait été l’assistante de Monsieur NDIAYE père et avait su compter sur le support inconditionnel de Astou pour conserver son poste. Elles étaient devenues amies au fil du temps et la maman de Abdou, certaine que son absence risquait de causer du tort à la société avait posé son véto à un probable licenciement. Monsieur DIATTA, Directeur des Achats, lui, avait réussi à nouer de solides liens avec leurs fournisseurs à l’étranger. Aussi peu consciencieux qu’il l’était, Abdou ne pouvait se permettre de mettre en péril cette Direction en jetant à la porte un responsable reconnu et respecté. Et bien qu’il ne l’aimât pas du tout il remit son projet à plus tard. C’est le regard de ce dernier, ce soir, qui lui rappelait tout le mal fait ces dernières années. Abdou en avait conscience au quotidien devant le changement d’humeur qui se notait partout entre les murs de l’entreprise depuis qu’il avait hérité de la Direction. C’est juste que son égoïsme légendaire ne pouvait souffrir d’une crise de conscience. Aussi la faisait-elle taire en nourrissant son égo de mondanités et charité affichée.

Il risqua un regard vers le Directeur des achats décidé à soutenir son regard. Après tout, c’était lui le patron ! Il ne tint pas longtemps devant la détermination de l’autre. Décidément il ne l’aimait pas du tout.

Sa sœur fit un mouvement et attira son attention. Elle avait suivi l’échange silencieux et en souriait. Leurs yeux se croisèrent pour la première fois depuis longtemps et elle fut triste de ce qu’elle y vit. Toute cette suffisance était bien loin de tout ce que leurs parents leur avaient inculqué. Elle se demanda à quel moment son frère avait pris un chemin autant opposé aux valeurs familiales. A la réflexion il ne les avait jamais eues. Son égo avait toujours été nourri par leur mère pour toutes les raisons sociales qu’elle avait fini par lui expliquer. Aujourd’hui Astou se rendait compte du monstre qu’elle avait créé mais il était trop tard. Dans son malheur, elle se rassurait d’avoir Ramatoulaye à qui elle n’avait accordé que peu d’intérêt au final.

Il n’était pas loin de 22 heures. Le repas tirait à sa fin et la piste avait été dégagée, invitant les convives à l’occuper. Ramatoulaye regarda vers le fond de la salle et vit que madame CORREA et monsieur DIATTA s’étaient retirés. Elle avait bien conseillé son frère d’attendre le samedi pour cette mondanité mais il n’avait pas voulu. Il était hors de question de se fêter à une autre date que celle de sa naissance. Sauf que c’était un mercredi et que le lendemain n’était pas férié. Il n’en avait eu cure… Elle se leva donc, fit un signe de main à sa belle-sœur. Son frère avait déjà rejoint ses copains jet-setteurs, cigare dans une main et coupe de champagne dans une autre. Une pensée revient pour son père qu’elle chassa. Tout était déjà joué. Elle avait un service à faire tourner et un mari qui l’attendait à la maison.

Au moment de monter dans sa voiture elle reçut une notification pour une réunion fixée au lendemain à 18 heures. Aucun ordre du jour n’était affiché. Tous les directeurs y étaient conviés par son frère. Elle repensa à l’aparté surpris plus tôt entre madame CORREA et Abdou et en devina l’objet. Elle voulu l’appeler, elle, puis se décida à attendre le lendemain. A chaque jour suffisait sa peine et des émotions elle en avait eu aujourd’hui.

(à suivre…)

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