Embûches…. part.5…

Marietou Dia

Il était plus de 2 heures du matin quand il arriva chez lui. Exténué mais heureux du devoir accompli mais surtout de l’effort reconnu.  Kader venait de frayer avec les grands. Son patron l’avait présenté à ses nouveaux partenaires en lui promettant des lendemains meilleurs. Il n’avait pas saisi tout le sens de ses mots mais en avait tiré un grand plaisir. Toutes ces années d’efforts étaient sur le point de payer… Une petite voix insistante lui souffla que d’efforts il n’en avait pas tant faits mais il la repoussa au loin. Il se devait d’en être convaincu pour continuer sur cette route empruntée par la force des choses. Bien des années plus tôt il aurait voué aux enfers tous ceux qu’il aurait vu agir de la sorte. La vie lui avait appris à faire taire ses scrupules. Il devait gagner sa vie et si marcher sur des cadavres pouvait lui assurer son avenir, pourquoi pas. Il ramperait autant que faire se doit pour atteindre sa retraite loin de tous soucis matériels.

Kader savait qu’il avait fait de mauvais choix de vie. Il avait bien souvent choisi la facilité quant à sa vie personnelle. Professionnellement il s’était laissé porter par le choix des autres et avait bénéficié des différentes opportunités qui en naissaient. C’est ainsi qu’il s’était retrouvé parachuté à un poste de gestionnaire du personnel alors qu’il venait de souffler ses 35 ans. On était en 1990. Il avait occupé différents postes en comptabilité dans différentes entreprises locales sans forcément y briller. Son aptitude à se faire apprécier de la hiérarchie lui avait bien souvent ouvert des portes. Celle de trouver un mot gentil pour chacun de ses collègues faisait le reste.

Dans un souci de modernisation son Directeur Général de l’époque avait pensé à mettre en application toutes ces stratégies venues d’ailleurs et qui promettaient un mieux être aux personnels des entreprises. C’était un avant gardiste et si adopter ces nouvelles pratiques pouvait améliorer le rendement de ses employés il était prêt à s’y essayer. Il fit donc faire par Kader le tour des peu nombreuses écoles d’enseignement supérieur présents sur le territoire en vain. Aucune filière dans ce sens mais on y parlait de sociologie. Le concept n’était pas encore enseigné au Sénégal.

Kader revint avec l’information et mit en avant toutes celles qu’il avait réussi à collecter au fil de ses pérégrinations. Toutes ces notions sociologiques à adapter à l’entreprise firent fort effet sur son patron qui lui proposa d’occuper le poste le temps de formaliser la chose. Il ne se fit pas prier et prit ses fonctions au plus vite. Il devint ainsi la quatrième personne la plus importante de l’entreprise après le Directeur Général, celui Financier et la secrétaire du DG. Il chercha à prendre la troisième place mais c’était sans compter la pugnacité de cette dernière. Il fit donc contre mauvaise fortune bon coeur et se lança dans la mise en place de son département. Il devait partir de rien dans un domaine où tout était à faire sans support ni connaissances spécifiques. Il s’attaqua au plus évident à savoir les plaintes des différents employés. On avait bien parlé de gestion du personnel… Son premier rapport fit l’effet d’une douche froide à son patron qui avait eu le sentiment, le temps passant, que l’atmosphère social était des meilleurs au sein de son entreprise. Les plaintes étaient nombreuses et allaient de la reconnaissance de la hiérarchie au faible niveau des salaires en passant par l’absence d’avantages présents dans d’autres sociétés. Le Directeur n’en revenait pas. Tous les efforts faits pour s’assurer la reconnaissance de ses employés étaient bien mal récompensés. Que d’ingratitude! L’envie lui prit de tout laisser tomber. Tout ceci risquait de faire naître une fibre syndicaliste qu’il n’avait pas envie de gérer. Et ce Kader! quelle idée lui avait pris de se lancer dans cette collecte de plaintes?! Après un moment d’incertitude ce dernier fut convoqué dans le bureau du Directeur Général en présence du Directeur Financier. Il en ressortit un nouvel homme. Plus aucune gentillesse dans ses mots ni ses gestes. Plutôt si, mais seulement en direction de ses supérieurs. Autrement il était devenu distant, froid. S’enfermant dans son bureau et convoquant tout un chacun à chaque écart ou retard. L’attention portée au personnel avait été brève et ceux qui ne l’avaient pas compris d’intuition en avaient fait les frais. Itti était né.

Ceux qui avaient connu Kader avant cette entrevue avaient été étonnés de découvrir cet homme peu amène. Les rumeurs allèrent bon train sur ses motivations faisant naître à son endroit un élan de sympathie au début puis de colère sourde de la part du personnel. Les plaintes à son endroit commencèrent à s’accumuler. Les Directeur général et financier firent la sourde oreille pendant un moment puis n’eurent aucun choix que de s’en séparer sans scrupules. Ils avaient fait naître une bête et n’hésitaient pas à la sacrifier la première occasion venue. Ils mirent tout sur le compte de la bouteille qui avait pris une place importante dans la vie de Kader DIOUF. Une ancienne habitude qui lui était revenue quand tous l’avaient pris en grippe. Il avait l’alcool mauvais et cela aidait grandement dans sa nouvelle mission.

6 mois après la prise de ses nouvelles fonctions il faisait le tri de ses dossiers, vidait son ordinateur de ses documents personnels et rendait les clés de son bureau. Il avait été un cobaye consentant et ne pouvait en vouloir qu’à lui-même d’avoir accepté de jouer le mauvais rôle. Il négocia de garder ce titre dans son CV et de pouvoir compter sur son ancien patron pour une lettre de recommandation et partit sans rien. Pas de discours de remerciement pour service rendu ni mot d’adieu de ses collègues. Un nouveau mauvais choix qui s’ajoutait à une longue liste.

Commença une année de contrats à durée déterminée qui se terminaient tous plus ou moins de la même façon. Kader savait se faire apprécier de par son éloquence et sa maîtrise des mots. Son sourire avenant lui revenait le temps d’un entretien puis la bouteille reprenait sa place dans son quotidien le renouant avec ses vieux démons. Il fit l’effort de se renseigner sur ce titre qu’il revendiquait mais les pistes n’étaient pas très nombreuses. La gestion du personnel n’était toujours pas une branche connue. En février 1992 il décida de laisser tomber et de retrouver un poste d’expert comptable qu’il n’aurait jamais dû quitter. Son épouse en profita pour lui faire lâcher sa mauvaise habitude notoire et y arriva pour une troisième et dernière fois. Enfin, l’espérait-elle…

Dans cette dédale de mauvaises décisions et de coups durs, Kader était devenu aigri. Il n’assumait pas ses responsabilités et avait fini par en vouloir à tout le monde. Et c’est sans surprise qu’il accepta cette proposition de travail de la part d’un chef d’entreprise sans scrupules à la recherche d’un va-t-en guerre pour contrer les velléités de ses employés. Kader était l’homme qu’il fallait. Il aurait assez de hargne pour rendre les coups et même pour en donner premier.

Novembre 1992 Kader DIOUF prenait fonction chez NDIAYE ET FILS en qualité de chef du département financier et gestion du personnel. Il avait légèrement modifié son CV. Un expert comptable valait bien un responsable financier se disait-il. Il se prépara au mieux pour son entretien et fut surpris d’avoir en face de lui un jeune homme qui n’était intéressé que par ses aptitudes belliqueuses. En trente minutes tout avait été dit. Ses prétentions salariales n’avaient pas été discutées. Le poste lui était offert sur un plateau. L’instant d’un moment il se demanda s’il n’y avait pas un vice caché. Puis la petite voix lui rappela qu’il n’avait pas le choix. Une épouse et deux enfants dépendaient de lui et de ce salaire. Il signa le contrat que Mme CORREA lui présenta une trentaine de minutes plus tard. Il était convié à prendre fonction le lendemain. Itti entrait en jeu.

A 3 heures il montait sur le lit aux cotés de son épouse qui attendait leur troisième enfant. Un sur le tard comme il disait. Elle n’avait pas tenu à l’accompagner malgré l’invitation reçue. Elle avait pris prétexte de son état de grossesse avancé pour s’y soustraire mais Kader avait compris que son antipathie pour son patron en était la vraie raison. Elle avait du mal avec tout ce que Abdou NDIAYE avait fait faire à son époux ces quatre dernières années. L’impact de ces décisions sur le caractère de ce dernier se prononçait chaque jour un plus. Il avait perdu de sa bonhommie et le risque qu’il replonge dans ses travers n’était pas pour la rassurer. Aïssata priait intérieurement pour que son mari trouve un autre travail afin de se défaire de cette emprise nocive. Le connaissant, c’était peine perdue. Un tien vaut mieux que deux tu l’auras était la devise de Kader et prendre un risque n’était pas dans son tempérament. Aïssata continuerait de prier… Un autre bip… Rappel d’un courrier non lu. Kader se décida à y jeter un oeil. Une convocation à une réunion pour le lendemain. Il se demanda pourquoi il n’était pas au courant mais à pareille heure son cerveau embrumé ne se lança pas dans de longues réflexions. Il sombra dans un sommeil lourd sans rêve. Cette soirée en avait été un à plus d’un titre. Si seulement son épouse avait accepté de l’y accompagner…

 

(à suivre)

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